Tatmin : entretien avec Mohamed Ben Lamaizi

10 août 2026

L’histoire de Tatmin commence en 2020, juste avant la pandémie du COVID-19. « A l’époque, je cherchais une pépite pour explorer toutes les formes de créativité de la scène artistique de Rabat », se souvient Mohamed Ben Lamaizi. Il lui faudra quatre ans pour que l’association artistique et culturelle qu’il crée s’empare de l’ancienne kissariat de 1947, transformée en usine d’embouteillage de vin, pour la transformer en un tiers-lieu culturel hybride s’étalant sur près de 1000 m2 d’espace, juste en face de la Médina.

« Tatmin a créé un souffle culturel sur la ville. Les artistes avaient besoin d’un lieu à Rabat et ce sont eux qui m’ont soutenu pour que ce lieu voit le jour », explique cet ancien producteur audiovisuel qui se lance alors dans des travaux de rénovation, tout en ouvrant progressivement le lieu au public. « La force de Tatmin, c’est qu’on a pas attendu que le lieu soit prêt pour accueillir les artistes. »

 

Face à cet engouement, la gestion du projet se heurte à des défis structurels : l’équipe est sous pression, l’augmentation des demandes dépasse parfois sa capacité de coordination, et il devient nécessaire de structurer un modèle économique et partenarial hybride, capable de rendre le lieu plus autonome et plus durable. Ces difficultés à construire un modèle économique pérenne deviennent telles qu’elles poussent Mohamed Ben Lamaizi à considérer mettre un terme au projet, dans sa dimension culturelle.

 

« Le programme Mawjaat a contribué à pérenniser le projet Tatmin, à un moment où j’étais quasiment sur le point de lâcher prise. C’était une des premières reconnaissances institutionnelles d’un partenaire – ce qui n’a pas de prix : j’étais seul avant », se souvient le président avant de poursuivre : « Mawjaat, c’est ce qui a permis de faire décoller Tatmin : notamment grâce à l’accompagnement et au financement du projet. »

 

Un changement structurel profond : l’importance de l’infrastructure et de la gouvernance

 

Comme les autres structures soutenues par le programme, Tatmin bénéficie d’une subvention de 31 000 €, dont la première tranche de 16 000 € a été reçue le 1 novembre dernier. En quelques mois, Tatmin a alors changé d’échelle : les espaces se sont transformés, la programmation s’est densifiée, la communauté s’est élargie et la gouvernance s’est progressivement professionnalisée.

 

La priorité a été donnée à la rénovation de l’infrastructure, notamment des espaces de création :  le Downstage, un espace de 400m² dédié à la pratique du théâtre et de la scène ouverte, et la Grande Friche, une salle de 200 m² consacrée à la danse. « Tango, swing, danse contemporaine, danse moderne, nous accueillons un nombre très important de danseurs. Le premier besoin très clair que nous avons identifié c’est que ces artistes avaient besoin d’un sol adapté. On leur a installé un vrai parquet », explique Mohamed Ben Lamaizi. Quant au Downstage, ce dernier a eu droit à un rafraîchissement complet : « C’est devenu le seul comedy club de Rabat accueillant théâtre d’improvisation, concerts et spectacles. » explique le président, qui rappelle qu’« il y a très peu de salles de répétition à Rabat pour les musiciens. »

 

Le hub créatif Tatmin, à la croisée de différentes formes artistiques, est structuré autour de plusieurs catégories de bénéficiaires directs qui composent l’écosystème vivant du tiers lieu. On note à cet égard des partenaires résidents installés durablement comme Saphir Production (production audiovisuelle), la Galerie Myriem Himmich (arts visuels), un futur concept store, le Downstage porté par Mehdi Maouche, le WIP porté par Solène Leila Bourezma, et le Collectif Rassif.

 

« On le comprend : Tatmin englobe plusieurs thématiques. Ce n’est pas forcément évident de bien cadrer les choses. Avant Mawjaat, on voulait avoir la main sur toutes les décisions. On a compris les limites de ce mode de gestion. Maintenant, on s’appuie sur un professionnel pour chaque projet. » Preuve d’une gouvernance qui travaille dans un cadre qui se précise, les cinq membres bénévoles de Tatmin vont travailler à partir de la rentrée avec une coordinatrice sous contrat.

 

Un modèle qui s’inscrit dans la durée

 

Le programme WIP Dance (Work In Progress), un nouveau format professionnel pour les chorégraphes émergents, et lancé spécifiquement dans le cadre de l’expérimentation Mawjaat, illustre parfaitement comment le programme a permis à Tatmin de passer d’un fonctionnement par événements ponctuels à une véritable programmation régulière et structurante. Heureux hasard : le programme intervient dans un contexte particulièrement favorable avec l’ouverture d’une école diplômante de danse à Rabat. « Tatmin est devenu leur arrière-base, leur lieu de travail. Grâce à Mawjaat on propose un cycle complet de sélection, d’accueil et de présentation publique pour ces chorégraphes. » Ce programme est désormais un rendez-vous mensuel : tous les mois une troupe de danse présente un spectacle. Peu à peu, Tatmin est devenu une plateforme inclusive, accueillant aussi bien les étudiants des écoles artistiques de Rabat que des scènes émergentes, danse, musique, photographie, théâtre ou stand-up.

 

Outre la pérennisation d’activités artistiques comme WIP Dance, la première tranche de financement      Majwaat, a permis de repenser le modèle économique reposant sur la location d’espaces, les ateliers, la billetterie, les partenariats et les subventions. « Nous avons introduit une grille tarifaire différenciée qui adapte les prix aux ressources et au statut des artistes : indépendants, soutenus par une structure, ou privés. Il est clair que, grâce à la mise en réseau du programme Mawjaat, on a découvert d’autres modèles de financements de structures culturelles autour de la Méditerranée, dont on a pu s’inspirer. » Cette transformation s’inscrit également dans une logique écologique : plutôt que construire un nouvel équipement, Tatmin réhabilite un bâtiment industriel existant, transformé progressivement en espace culturel partagé.

 

Autre effet bénéfique, la subvention Mawjaat a déclenché un véritable effet levier pour les positionner sur d’autres financements : « Le Downstage, créé en partie grâce au financement de Mawjaat, nous a permis de déposer un dossier pour un autre financement auprès de l’OIF. On s’est appuyé sur l’espace pour notre demande. Dans cette nouvelle version de Tatmin, on a pu se tourner vers des programmes de financements d’AFAC ou du British Council par exemple. »

 

Naturellement, tout cela crée un cercle vertueux favorisant une augmentation des partenaires, du nombre d’activités, fidélisation du public, un élargissement de la communauté et une montée en puissance de l’écosystème qui se reflète sur la hausse de la visibilité sur les réseaux sociaux :  « A ce niveau-là, on observe un changement radical. On gagne des centaines et des centaines de followers grâce à nos nouveaux espaces : on relaye systématiquement sur nos réseaux nos expos, et les spectacles de WIP Dance par exemple. Les chiffres ont augmenté : nous avons 8 400 abonnés Instagram, soit plus de 1 100 depuis novembre 2025, et la majorité des vues proviennent de personnes qui ne suivaient pas encore la structure. »

 

Enfin, Mohamed Ben Lamaizi souligne l’importance de pérenniser la dynamique enclenchée par Mawjaat après 2027. Au-delà du financement, le programme a permis de structurer un réseau, de professionnaliser les lieux et de faire émerger des outils communs (sites, programmes, ressources). Il appelle ainsi à inscrire cette initiative dans la durée, sur un modèle proche d’un fonds permanent comme AFAC, avec Marseille comme possible plateforme méditerranéenne de coordination. Selon lui, alors que les liens entre tiers-lieux culturels commencent à se construire à l’échelle régionale, « ce n’est pas le moment de défaire le puzzle », mais au contraire de consolider cette dynamique en l’ouvrant à d’autres territoires méditerranéens.

 

 

Par Emmanuel Khoury, le 04 août 2026