Plutôt que de faire émerger une communauté à partir d’un espace, comme le proposent de nombreux tiers-lieux, l’initiative tunisienne L’Blaça a pensé différemment la coopération entre acteurs. Cinq organisations, déjà ancrées dans leurs territoires, avec leurs publics, leurs pratiques et leurs identités propres, ont choisi d’expérimenter une autre voie : celle d’une coopération progressive, fondée sur un socle partagé de valeurs issues de l’économie sociale et solidaire.
« L’union fait la force : au départ, on voulait créer un espace avec de la cuisine, de l’artisanat, de la culture, etc. On faisait des actions, mais pas dans une logique de collectif. », explique Rim Mathlouthi, présidente de l’Association Tunisienne de Permaculture (ATP). Au départ, ces cinq associations : l’ATP, le Collectif Créatif, Beity/Bahja, Shanti, l’Association Patrimoine pour l’Économie Solidaire (APES)/Ftartchi, coopèrent de façon informelle et bilatérale, sans logique de collectif structuré. « Notre objectif initial n’était pas forcément d’avoir un espace physique. Ce qui nous animait, c’était de travailler ensemble », se souvient Dhafer Ben Khalifa, président du Collectif Créatif.
D’une structure à l’infrastructure : ce que Mawjaat a changé
« Grâce à Mawjaat, on a pu prendre de la hauteur : on s’est structuré et pensé avec ce programme. On est passé d’une dynamique intuitive à une démarche plus consciente, capable de se nommer, de se raconter et de s’organiser progressivement. On est vraiment entré dans une logique d’organisation collective », raconte la présidente de l’ATP. Le programme leur a offert la possibilité de construire un cadre, une infrastructure qui s’est progressivement incarnée dans un nouveau lieu, au 46 rue du Niger, à proximité immédiate des locaux déjà occupés par plusieurs membres du collectif. « Le financement Mawjaat nous a permis de créer et de louer un espace, dans lequel on accueille par ailleurs des structures extérieures ne faisant pas partie de Blaça, comme Ideeyet par exemple », explique Rim Mathlouthi. Un premier événement a eu lieu au 46 rue du Niger le 6 juin dernier, où une signalétique en cours de création affichait une identité unifiée des membres sous le nom « Nahj El Collectif » (نهج).
La première tranche de financement a par ailleurs servi à créer la SOGEMU (Société de Gestion des Espaces Mutualisés), marquant une avancée concrète vers une gouvernance partagée : au-delà de la simple gestion locative, elle pose les bases d’un cadre commun où responsabilités, espaces et temps collectifs commencent à être distingués et négociés, amorçant ainsi une véritable culture de la mutualisation. Cette avancée est particulièrement importante pour les membres de L’Blaça qui vont prolonger ce travail sur la gouvernance lors de la deuxième phase du projet en clarifiant les modes de coordination, les responsabilités et les modalités de décision.
Pouvant désormais s’appuyer sur un espace et des outils de gestion, le collectif se tourne vers le montage de projets en commun, comme l’indique Dhafer Ben Khalifa : « On s’est mis à penser la dynamique d’un tiers-lieu comme programmation commune et espace de structuration et de création au long cours : on s’est demandé comment exploiter cette mutualisation au maximum, jusqu’à pouvoir présenter des choses communes ? »
La mutualisation au cœur de la programmation
La première tranche de financement de Mawjaat, représentant 16 000 € entre 17 octobre 2025 et le 30 avril 2026, a ainsi permis la mise en place d’une série d’événements mutualisant les expertises de chaque structure du collectif, tels que l’Atelier de Tunis “From Care to Collective Resilience” animé par les membres de L’Blaça et qui a réuni durant deux jours les bénéficiaires du programme Mawjaat en février 2026, ou encore les Échos Solidaires, un événement qui a mêlé en novembre 2025 temps professionnels, débats, stands et marché pour tester en grandeur réelle la capacité du collectif à produire une programmation commune interdisciplinaire.
« Les activités qu’on propose permettent de mutualiser des publics qui sont très différents. L’ATP attire plutôt des gens issus de l’agriculture, le collectif créatif plutôt des designers et des artistes, Ftartchi des individus en situation de vulnérabilité économique etc. C’est un mélange très intéressant », s’enthousiasme Rim Mathlouthi.
Les différentes associations du collectif s’intègrent mutuellement dans leur projet, et s’appuient respectivement sur l’expertise de chacun : du 25 au 27 septembre prochain, l’ATP invitera par exemple les membres d’L’Blaça à animer des ateliers sur la souveraineté alimentaire et l’agriculture, tandis qu’une fresque sera réalisée avec des éléments recyclés sous la direction du collectif Créatif, et que la cuisine sera assurée par Ftartchi.
Méditerranée et écologie
En plus de rapprocher et de structurer les acteurs impliqués, cette dynamique de réseau favorise des échanges d’apprentissages et de pratiques dont les retombées les plus solides se dessineront sur le long terme. Elle a néanmoins déjà fait en sorte d’ancrer L’Blaça au sein d’une communauté méditerranéenne de réflexion et de pratique. « Mawjaat me permet par exemple de savoir qu’il y a des tiers-lieux au Liban et de comprendre comment ils fonctionnent. C’est l’occasion de rencontrer, d’approfondir ce qui se passe dans les autres pays méditerranéens, qui vivent souvent des réalités similaires aux nôtres. Même si on ne fait pas la même chose : regarder leur modèle économique est très intéressant pour nous. »
Contrairement à d’autres structures dont la vocation est uniquement culturelle, L’Blaça est un consortium d’acteurs œuvrant dans des domaines différents allant de l’économie sociale et solidaire, au soin, en passant par l’artisanat, l’accompagnement social, l’entrepreneuriat ou encore le développement territorial. Le travail de mutualisation engagé et soutenu par Mawjaat, ainsi que les échanges régionaux autour des tiers-lieux méditerranéens, permettent de créer les conditions nécessaires à un développement des activités en lien avec la transition culturelle et écologique. Ce fut le cas par exemple avec la mise en place tous les samedis par l’Association Tunisienne de Permaculture des Marchés du samedi, un exemple d’action montrant que l’agro écologie peut s’inscrire dans une pratique concrète de consommation en mettant en relation producteurs, consommateurs urbains, pratiques d’alimentation durable et circuits courts. De même, avec l’événement Les Chefs du vivant, monté par l’ATP et Ftartchi en novembre 2025, où pratique de la cuisine, alimentation et écologie, les domaines d’expertise des organisateurs, étaient mis en valeur afin de faire le lien entre cuisine et transition agro écologique.
Une démarche complexe et engagée, encore nouvelle, et qui a pour vocation à s’inscrire dans le temps long, comme le rappelle Dhafer Ben Khalifa : « Tout cela prend du temps. La flexibilité de Mawjaat est très appréciable. Ils ont confiance dans les structures qu’ils accompagnent. Sur le plan culturel, nous allons par exemple commencer à accueillir des résidences dès le mois prochain, et mettre en place une programmation mensuelle, à tour de rôle. »
Par Emmanuel Khoury, le 04 août 2026