Du 18 au 20 mai 2026, la Friche la Belle de Mai a accueilli les partenaires de Mawjaat à Marseille pour une nouvelle rencontre du collectif. Cette « Escale à Marseille » s’inscrit dans l’agenda du projet “Mawjaat : tiers-lieux pour les transitions culturelles en Méditerranée” et fait suite au premier workshop organisé à Tunis en février 2026.
Une réunion de mi-parcours consacrée à la pérennité des modèles économiques et de gouvernance, à la redirection écologique des lieux culturels et à la construction d’outils collectifs. Trois jours durant lesquels le groupe a aussi pris le temps d’interroger, avec la chercheuse Lieve Wijman, ce qui fait aujourd’hui la réalité concrète de la dynamique Mawjaat, avant de rejoindre l’ouverture de la Saison Méditerranée 2026. Ce temps fort a permis d’articuler réflexion interne et ouverture au territoire marseillais, en faisant de la Friche à la fois un terrain d’expérimentation, un lieu de travail et d’observation des transitions culturelles à l’œuvre que le collectif cherche à incarner.
Jour 1 – La Friche comme laboratoire de gouvernance
La rencontre s’est ouverte sur les mots d’Alban Corbier-Labasse, directeur de la Friche, puis sur la présentation par Hadia Gana de Bayt Ali Gana, l’espace culturel qu’elle a fondé à Tripoli à partir de la maison familiale, aujourd’hui portée par une communauté de bénévoles largement autonome.
La première journée a ensuite été consacrée à la présentation du modèle économique et de gouvernance de la Friche par Johan Nicolas, directeur adjoint : une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) réunissant une 100aine de sociétaires, un budget annuel de 10M€ dépendant à 60 % de subventions publiques, et un site qui accueille 70 organisations résidentes et accueille environ 500 000 visiteurs par an. Alice Comte, Responsable de la coopération internationale, et Stéphane Pinard, Responsable de la recherche et du développement territorial ont complété ce panorama en présentant la démarche de coopération territoriale engagée depuis 2021 avec les habitante.s du quartier de la Belle de Mai, rassemblant 64 parties prenantes locales autour d’un fond contributif et de cinq groupes de travail thématiques : territoire coopératif, jeunesse, droits, gouvernance citoyenne et hospitalité.
L’après-midi a ouvert une réflexion collective sur la durabilité des pratiques culturelles à travers la présentation du cadre de Redirection Écologique par le Collectif Interstices qui invite à distinguer transition (verdir la croissance) et redirection (interroger les fins et accepter le renoncement). Les participants ont ensuite été mis en pratique lors d’un atelier « Fresque du renoncement ». Répartis en deux groupes de travail sur des cas concrets — une exposition photographique en Tunisie et une résidence musicale en Égypte — les participants ont cartographié les vulnérabilités (censure, inflation, dépendances énergétiques, tensions géopolitiques) et réfléchi collectivement à ce qu’il faut garder, changer, ajouter ou abandonner. Les discussions ont fait émerger une conviction partagée : la soutenabilité ne passe pas que par des moyens plus verts, mais par une remise en question des objectifs et des arbitrages assumés collectivement.
La journée s’est conclue par une visite thématique du site de la Friche et un atelier de partage d’outils collectifs. Chaque structure pilote a présenté en 5min une pratique ou un outil transférable à la communauté pour venir nourrir une boîte à outils commune à Mawjaat.
Jour 2 – Mawjaat : de la pratique individuelle à la dynamique collective
La deuxième journée a été consacrée aux expérimentations dans chaque espace culturel du collectif, les partenaires ont pu présenter leurs projets en cours soutenus par le programme de subventions de Mawjaat. Ces mises en information ont témoigné de l’impact concret du projet : Tatmin a atteint pour la première fois l’équilibre budgétaire en six ans ; B’sarya continue son travail de recherche pour relancer la scène musicale à Alexandrie et lance un nouveau cycle de résidences « Work in Progress » directement inspiré du Beirut Art Center ; Tchebbek poursuit sa mise en réseau des espaces indépendants à Alger. L’Blaça concrétise l’acquisition d’un nouvel espace et organise leur premier évènement en tatn que collectif : Nahj El Collectif, Beirut Art Center lance son programme « Room for practice », un espace de résidences où les artistes sont invités à expérimenter et à échanger avec le public plutôt qu’à simplement exposer.
La chercheuse Lieve Wijman, accompagnée de l’équipe de l’Iméra, a ensuite partagé les premiers résultats de sa recherche menée en Tunisie et en Égypte, mettant en lumière des dynamiques de collaboration naissantes qui illustrent comment des formes de solidarité et de circulation se tissent dans la région (Gusra/Safena.7, Nessij, Moving Forward Books, Asameena). Elle a ensuite animé un atelier invitant chacun à définir ce à quoi ressemble, et ce que devrait produire, un « mouvement ». Les réponses ont dessiné une notion faite d’énergie, de synergie organique, de solidarité collective et de moteur de transformation. Il en est ressorti quatre aspirations convergentes : construire sur la confiance et l’humanité, décloisonner les disciplines, inscrire le collectif dans la durée et faire de Mawjaat un espace de démocratisation culturelle, un collectif porteur de nouveaux récits.
L’après-midi a permis la rencontre avec d’autres acteurs de la Friche :
La journée s’est achevée par un temps de créativité sur le sens à donner à la communauté Mawjaat au-delà du financement du projet : dessiner Mawjaat comme une carte sans centre ni bord, imaginer une carte d’adhésion (rebaptisée « carte d’hospitalité »), et identifier ce qui nourrit, ou draine, l’énergie du collectif.
Jour 3 : ouverture sur l’écosystème marseillais et la Saison Méditerranée
La dernière journée de cette escale a été consacrée à la découverte d’un acteur clé de la scène culturelle marseillaise : la Cité des Arts de la Rue, vaste laboratoire des arts de la rue né en 1995 et coordonné par l’association Lieux Publics, dont Rosalie Gonzalez et Cléo Smits ont assuré la visite.
L’après-midi a été ponctuée par la visite guidée des cinq nouvelles expositions inaugurées à la Friche dans le cadre de la Saison Méditerranée, autant d’œuvres qui résonnent directement avec les questions qui traversent Mawjaat. Découvrir ici les 5 nouvelles expositions de l’été à la Friche : https://www.lafriche.org/evenements/vernissage-dete-4/
La rencontre s’est achevée par une table ronde publique, « Méditerranée : laboratoire des transitions », animée par le journaliste Emmanuel Khoury. Sophia Alami (Rue de Tanger, Casablanca), Rim Mathoulthi (collectif L’Blaça, Tunis), Hadia Gana (Bayt Ali Gana, Tripoli) et Julie Kretzschmar (commissaire générale de la Saison Méditerranée 2026) ont interrogé la solidarité économique, associative et culturelle comme stratégie de survie et de pérennité pour les entrepreneurs culturels de la région. La discussion a mis en lumière plus que jamais la nécessité d’une réciprocité horizontale dans la coopération internationale et le rôle irremplaçable des jeunes générations dans la construction de nouveaux récits. La soirée s’est conclue sur le toit-terrasse de la Friche avec une fête de lancement de la Saison Méditerranée : Dj set 100 % Vinyls avec Algerian Vinyl et un concert live avec le groupe LOR.
Cette escale marseillaise a marqué un tournant dans le projet. Plus qu’une réunion de travail, elle a été un temps de révélation et a posé avec franchise les questions qui font l’actualité du collectif Mawjaat : comment financer un mouvement au-delà d’un projet ? Comment maintenir l’énergie entre chaque rencontre ? Comment faire de ce projet un espace vivant et non une archive ? Entre modèles économiques à réinventer, outils à mutualiser et récit collectif à écrire, ce troisième RDV a confirmé une conviction partagée : Mawjaat n’est pas qu’une somme de projets individuels, mais un collectif en mouvement, dont les membres partagent des enjeux communs et choisissent, ensemble, comment y répondre. Une force vive qui tient autant à la confiance entre eux qu’à leur capacité à transformer leurs vulnérabilités en modèles plus justes et plus durables.